Du 18 au 22 avril, le prestigieux hôtel de Crillon, place de la Concorde, à Paris, vendra ses bijoux de famille pour s’offrir une cure de jouvence. En plus du mobilier et de la déco, seront également mis aux enchères de grands vins et spiritueux. Quinté-Plus ne tient plus en place depuis ce matin : il vient d’apprendre qu’Artcurial mettrait le catalogue en ligne dès le 15 mars. Il piaffe comme un trotteur derrière l’autostart, avant le départ du Grand Prix d’Amérique.
Le turfiste impénitent qui, aux lendemains d’un gain faramineux à Vincennes, s’offrit aux enchères une impériale de Cheval Blanc 1947 adjugée à un prix inavouable, irait à coup sûr traîner ses guêtres aux cinq jours d’exposition précédant la vente.
Voilà ce qui tint l’essentiel des clients du Bar Universel en haleine, ce mercredi. Pour le reste, ce fut une journée bien calme, comme il en existe tant, dans le moelleux de la semaine.
Mais alors qu’ils devisaient sur l’inquiétante absence de Nez-Cassé, parti peut-être jeter son blues sur un autre zinc, Matière-Grise et Pas-Possible assistèrent à un événement sans précédent. C’était si calme que Mains-d’Oursins, le patron du bistroquet, offrit son après-midi à Y’a-Pas-l’feu, la serveuse de ce drôle de musée vivant du vin.
Cela coupa tout net la chique de Pas-Possible, d’ordinaire si loquace avec ses nouvelles fracassantes du jour. Quant à Matière-Grise, le prof de philo retraité médita longuement sur cet excès soudain de générosité du commerçant connu surtout de ses clients pour son incurable avarice. D’où son surnom, d’ailleurs.
Matière-Grise en conclut que, finalement, tout n’était pas perdu. Peut-être bien que l’homme est perfectible. Peut-être bien, aussi, qu’il accepterait de tremper son âme grise dans un bain de couleurs. Il suffirait peut-être de le lui proposer ou de l’y aider. De fil en aiguille, le prof à la retraite passa du visage de Mains-d’Oursins à celui de Quinté-Plus et, en lui adressant un sourire de bienheureux lui promit :

- Je viendrai avec toi, voir ta collection de Crillon d’couleurs, rouges, ors et rosés. Mais en attendant, levons haut nos saint-joseph pour voir ce qu’ils cachent sous leur robe de rubis !

Mains-d’Oursins se demandait bien, de son côté, à quoi pouvait ressembler le bar du Crillon. Une lumière étrange, douçâtre, presque printanière, perçait à travers les vitres de son Bar Universel. On sentait le printemps, là, tout proche, à fleur de trottoir, comme un poussin, prêt à casser une coquille de glace.

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Photo : le bar de l’Hôtel de Crillon.